La science de l’esprit, l’Evangile, et l’avenir de l’humanité

Conférence publique de Rudolf Steiner en introduction à son cycle de conférences sur l’Apocalypse (Nuremberg, 17juin 1908)

NUREMBERG pourra célébrer l'automne prochain un beau
centenaire. Car c'est à l'automne de 1808 qu'elle a accueilli dans ses
murs un des plus grands esprits d'Allemagne; un de ceux dont certes
on ne parle pas beaucoup aujourd'hui, dont les oeuvres sont encore
moins bien comprises, mais qui, lorsqu'il sera compris un jour, sera
d'une grande importance pour la vie de l'esprit humain. Il est certes
difficile à comprendre, et c'est pourquoi il s'écoulera bien quelque
temps avant que les hommes ne le comprennent. C'est à l'automne
de 1808 que le philosophe Hegel est devenu directeur du Lycée
royal de Nuremberg.
Hegel a émis une affirmation que nous pouvons peut-être,
aujourd'hui justement, prendre pour point de départ de nos
considérations. Il a dit que la pensée humaine la plus profonde est
liée à l'incarnation du Christ, à sa personne historique, extérieure; et
que ce qui fait la grandeur de la religion chrétienne, c'est que, si
profonde qu'elle soit, elle peut être comprise facilement par la
conscience extérieure, et qu'en même temps elle l'incite à une étude
plus approfondie. Elle est accessible à n'importe quel niveau de
culture, et en même temps répond aux exigences les plus hautes. -
Telles sont les paroles de Hegel!, le philosophe allemand.
Que la religion chrétienne, le message de l'Evangile, soit
compréhensible à chacun, quel que soit son niveau de conscience,
nous l'avons appris depuis près de deux millénaires. Qu'il fasse
appel aux pensées les plus profondes, à un approfondissement
majeur des enseignements de la sagesse humaine, ce sera l'une
des tâches du courant spirituel anthroposophique, de la science de
l'esprit, de le montrer, lorsque celle-ci aura été saisie dans sa
signification la plus juste, dans ses impulsions les plus intimes, et
qu'elle sera devenue le maître de la vie humaine. Ce serait mal
comprendre l'étude d'aujourd'hui que de croire que l'anthroposophie,
la science de l'esprit, est sous quelque rapport une nouvelle religion,
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et qu'elle veut mettre une nouvelle confession religieuse à la place
d'une ancienne. Pour éviter tout malentendu, on aimerait même
dire : si un jour la science de l'esprit est comprise comme il faut, on
verra clairement que, tout en étant le soutien le plus ferme, le plus
sûr, de la vie religieuse, elle n'est pas elle-même une religion, et que
par conséquent elle ne peut en aucun cas s'opposer à une religion.
Mais par ailleurs, elle peut être l'instrument, le moyen par lequel
expliquer et rendre compréhensibles les sages enseignements, les
vérités les plus profondes et les secrets les plus graves et les plus
riches de vie des religions.
C'est s'éloigner peut-être un peu trop que de prendre, pour décrire le
rapport entre l'anthroposophie et les documents de telle ou telle
religion - et aujourd'hui nous aurons affaire aux documents chrétiens
-, que de prendre la comparaison suivante: entre l'anthroposophie et
les textes sacrés, le rapport est le même qu'entre les vérités
mathématiques et les documents qui, au cours de l'histoire, sont
apparus sous la forme de livres ou de manuels. Nous avons un livre
très ancien qu'en fait seul étudie de près celui qui est familiarisé
avec l'histoire des mathématiques : c'est la géométrie d'Euclide. Elle
contient pour la première fois, sous une forme propre à
l'enseignement, ce que les enfants apprennent déjà à l'école
aujourd'hui. Mais combien peu de ces enfants ont conscience que
tout ce qu'ils apprennent sur les droites parallèles, sur le triangle, sur
les angles, etc., se trouve dans cet ancien livre, et fut là, pour la
première fois, donné à l'humanité ! A bon droit, on éveille en l'enfant
la conscience que l'on peut par soi-même comprendre ces choses,
que si l'esprit humain met ses forces en action et les applique aux
formes dans l'espace, il est capable de comprendre ces formes sans
tenir aucun compte de cet ancien livre. Mais celui qui n'a peut-être
pas connu celui-ci et a assimilé l'enseignement des mathématiques
et de la géométrie, s'il en prend connaissance un jour, saura le
comprendre et apprécier à sa juste valeur ce qu'a donné à
l'humanité l'homme qui, le premier, a proposé ce livre à son esprit.
On aimerait caractériser de semblable façon le rapport de la science
de l'esprit avec les documents religieux. Ses sources sont telles
qu'elle ne doit être limitée à aucun document, à aucune tradition,
quand son impulsion est bien comprise. La connaissance courante
du monde sensible nous procure le savoir dont dispose l'humanité
par le libre usage des forces humaines; de même, les forces et les
facultés spirituelles, suprasensibles, endormies dans l'âme, nous
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fournissent la connaissance du monde suprasensible, invisible, qui
sous-tend le monde sensible tout entier. De même que l'homme,
lorsqu'il se sert de ses organes sensoriels, est capable de percevoir
ce qui lui apparaît extérieurement, et qu'il est capable de relier, de
rattacher entre elles ses perceptions grâce à son intelligence, de
même, lorsqu'il se sert des méthodes que lui transmet la science de
l'esprit, il est capable de voir au delà du décor de la réalité sensible,
là où résident les causes spirituelles, où s'activent et travaillent les
êtres que l'oeil sensible ne voit pas, que l'oreille sensible n'entend
pas, mais bien l'oreille suprasensible. La source, la source
indépendante et libre du savoir spirituel, c'est donc le libre usage des
forces humaines, même si, chez une grande partie de l'humanité
d'aujourd'hui, ces forces suprasensibles sommeillent encore; et de
même, c'est le libre usage des forces orientées vers le monde
sensible qui est à la source du savoir extérieur. Lorsque d'une façon
quelconque on est entré en possession de connaissances qui
atteignent la réalité au delà du monde des sens, l'invisible au delà du
visible, on peut, armé de ce savoir suprasensible, comme on l'est du
savoir sur les objets et les événements extérieurs, et comme le
géomètre se reporte à l'ouvrage d'Euclide, se reporter aux traditions,
aux livres, aux documents qui l'ont communiqué aux hommes au
cours de l'histoire. On peut alors le contrôler d'un point de vue
analogue à celui du géomètre actuel qui contrôle la géométrie
d'Euclide. On peut alors apprécier et reconnaître la vraie valeur des
anciens documents. Et pour celui qui suit cette voie, qui réellement,
armé des connaissances sur le monde suprasensible, aborde les
documents de la révélation chrétienne, ils ne perdent vraiment rien
de leur prix. Bien au contraire, ils brillent à ses yeux d'un éclat plus
vif qu'à ceux de l'âme qui ne fait que croire. Ils montrent qu'ils
contiennent des richesses plus profondes que ne le pressentait
l'homme autrefois, avant d'avoir acquis la connaissance
anthroposophique.
Mais il nous reste encore à voir clairement le sens d'une question si
nous voulons adopter l'attitude juste vis-à-vis du rapport de
l'anthroposophie avec les documents religieux. Demandons-nous
donc:: qui comprend le mieux la géométrie d'Euclide, celui qui peut
traduire littéralement le texte du livre et qui, sans avoir d'abord
pénétré l'esprit de cette géométrie, veut en transmettre le contenu,
ou celui qui, ayant d'abord compris la géométrie, sait la retrouver
dans l'ouvrage ? Imaginons un simple philologue devant le livre, et
qui ne comprendrait rien à la géométrie: que d'erreurs il commettrait
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s'il voulait en dévoiler l'esprit! C'est ce qu'ont fait pour les documents
religieux un grand nombre de gens, même de ceux qui étaient
appelés à en approfondir le sens véritable. Ils ont abordé ces textes
dans l'ignorance de toute autre source possible de connaissance.
Cela nous vaut aujourd'hui des commentaires très scrupuleux, des
explications rassemblant toutes les connaissances historiques, sur
l'origine des documents par exemple, mais qui sont de même valeur
que celles que donnerait de la géométrie d'Euclide quelqu'un qui ne
serait pas géomètre.
La connaissance en matière de religion - nous ne voulons pas
l'oublier - est quelque chose que l'on ne peut acquérir qu'à l'aide de
notions acquises par la voie de la science de l'esprit, bien que celleci
ne soit qu'un levier de la vie religieuse, et non une religion ellemême.
Ce qui caractérise le mieux la religion, c'est le contenu du
coeur humain, de la sensibilité humaine, de cette somme de
sensations et de sentiments par lesquels l'homme élève le meilleur
de son âme réceptive vers les forces et les entités suprasensibles.
Le caractère de la religion d'un être humain dépend du feu de ce
contenu de son âme, de la force de ces sensations, de la nature de
ces sentiments, de même que la manière dont un homme aborde un
tableau dépend de la chaleur qui bat dans sa poitrine et de son sens
de la beauté. Le contenu de la vie religieuse, c'est certes ce que
nous appelons le monde spirituel, suprasensible. Mais pas plus que
la sensibilité esthétique, artistique, n'est ce que nous appelons
l'appréhension spirituelle des lois internes de l'art - bien qu'elle en
stimule la compréhension -, cette sagesse, cette science qui conduit
dans les mondes spirituels n'est la même chose que la religion. Elle
donnera au sentiment religieux plus de gravité, plus de grandeur,
plus de dignité et plus de richesse, mais elle ne veut pas être ellemême
une religion pour qui la comprend bien, quoiqu'elle puisse
conduire vers la religion.
Si maintenant, de ce point de vue de la science de l'esprit, nous
voulons comprendre la force et l'importance, le sens et l'esprit de la
révélation religieuse chrétienne, il nous faut pénétrer très avant dans
la vie spirituelle. Il nous faut du regard remonter à un passé
infiniment lointain, en d'autres termes nous reporter même à
l'époque qui a précédé la religion dans l'humanité, et chercher à voir
comment elle est née. Y a-t-il eu sur terre un temps qui précéda la
religion ? Oui, il y eut autrefois sur terre une époque où la religion
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n'existait pas ; la science de l'esprit, elle aussi, doit le confirmer, bien
que dans un tout autre sens que la sagesse matérialiste.
Que signifie pour l'humanité la religion ? Elle fut et sera encore
longtemps pour les hommes ce que le mot exprime déjà. Car le mot
religion signifie : union de l'homme avec le divin, avec le monde
spirituel. Et dans l'essentiel, les époques religieuses sont celles où
l'homme aspirait à cette union avec Dieu, soit en puisant à un savoir
ou à un certain sentiment, soit parce qu'il sentait que sa volonté ne
peut être forte que lorsque la force divine l'imprègne. Les temps où
l'homme, pour ainsi dire, pressentait en lui-même plutôt qu'il ne
possédait un savoir extérieur, dans lesquels il pressentait plutôt qu'il
ne contemplait le monde suprasensible ou le sentait présent autour
de lui, voilà les époques religieuses de notre terre. Et auparavant, il y
en eut d'autres où il n'avait pas besoin de ce lien, et n'avait pas cette
soif de l'union avec le monde suprasensible, spirituel, parce qu'il le
connaissait aussi bien que l'homme d'à présent connaît le monde
des objets sensibles. A-t-il besoin aujourd'hui d'être persuadé que
les pierres, les arbres, les animaux existent ? A-t-il besoin de
quelque document, d'un enseignement qui lui confirme ou lui fasse
pressentir qu'il y a des pierres, des plantes, des végétaux ? Non, car
il les voit, il les contemple autour de lui, et c'est pourquoi il n'a pas
besoin d'une « religion » des choses sensibles. Imaginons un
homme qui vivrait dans de tout autres mondes, armé de tout autres
organes des sens, de tout autres facultés de connaissance, qui ne
verrait ni les pierres, ni les plantes, ni les animaux parce qu'ils
seraient invisibles pour lui, un homme qui serait informé de
l'existence des pierres, des plantes, des animaux par des documents
ou par quelque autre moyen : que serait pour lui ce qui est pour vous
réalité visuelle, expérience, savoir immédiat ? Ce serait pour cet
homme sa religion. Si quelque part un livre lui disait : il y a des
pierres, des plantes, des animaux, ce serait pour lui sa religion, car il
ne l'aurait jamais vu. Il y a eu pour l'homme un temps où il a vécu au
milieu des entités et des réalités spirituelles sur lesquelles le
renseignent aujourd'hui les religions et les doctrines sacrées.
Le mot d'évolution rend aujourd'hui dans de nombreux domaines de
la conception du monde un son magique, et pourtant il n'est appliqué
par les savants qu'aux faits matériels, extérieurs. Pour celui qui
regarde le monde à la lumière de la science de l'esprit, tout, tout est
en évolution, et avant tout la conscience humaine. L'état de
conscience dans lequel vous vivez, grâce auquel, lorsque vous vous
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éveillez le matin, vous voyez et comprenez le monde sensible grâce
à vos organes sensoriels, cet état de conscience s'est développé à
partir d'un autre. Dans le langage de la science de l'esprit, nous
l'appelons la claire conscience de veille, et elle s'est développée à
partir d'un autre, d'un très ancien état de conscience que nous
appelons conscience imaginative obscure. Nous remontons certes
ici à des états évolutifs anciens de l'humanité, dont une
anthropologie extérieure ne dit rien, pour la raison qu'elle n'utilise
que les sens et les méthodes rationnelles. Elle croit que, dans un
passé très reculé, l'homme aurait passé par des états qui en fait
seraient semblables à ceux des animaux actuels.
Dans des conférences antérieures, il a été indiqué comment nous
avons à nous représenter selon la science de l'esprit le rapport de
l'homme avec les animaux. L'être humain n'a jamais été comparable
à l'animal actuel. Il ne descend pas d'êtres semblables aux animaux
d'aujourd'hui. Les formes d'évolution par lesquelles il a passé se
révéleraient, si nous voulions les décrire, très dissemblables. Les
animaux d'aujourd'hui sont comme des êtres restés à des stades
antérieurs d'évolution, qu'ils ont laissés se figer. L'homme a dépassé
ces stades antérieurs, les animaux, eux, ont régressé. Nous voyons
donc dans le monde des animaux des frères attardés des hommes,
mais qui ne sont plus revêtus de ces formes antérieures. Ces formes
d'évolution anciennes ont existé à une époque où régnaient sur terre
d'autres conditions de vie, dans lesquelles les éléments n'étaient pas
distincts les uns des autres comme aujourd'hui, où l'homme n'était
pas doté d'un corps comme aujourd'hui, et était pourtant un homme.
Il a pu attendre, au sens figuré du mot, le moment de son évolution
où il pourrait descendre dans la chair, le moment où cette matérialité
charnelle serait telle qu'il pourrait y développer la force actuelle de
l'esprit. Les animaux n'ont pas pu attendre, ils se sont figés à un
stade antérieur; ils se sont chargés de chair plus tôt qu'il n'eût fallu.
C'est pourquoi ils ont dû rester en arrière. Nous pouvons ainsi nous
représenter que l'être humain a vécu dans d'autres conditions et
dans d'autres formes de conscience qu'aujourd'hui. En les observant
à travers les millénaires, nous les trouverions toujours différentes.
Ce que nous appelons aujourd'hui pensée logique, intellect et
intelligence ne s'est développé que plus tard dans l'humanité. Des
forces humaines qui aujourd'hui déclinent déjà étaient beaucoup plus
puissantes, par exemple la mémoire, qui était dans le passé
infiniment plus développée qu'aujourd'hui. Le développement d'une
civilisation de l'intelligence a fait notablement régresser la mémoire.
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Celui qui porte aujourd'hui sur le monde le regard d'un sens pratique
quelque peu développé peut reconnaître aujourd'hui encore que ce
qui est affirmé conformément à la science de l'esprit n'est pas sans
fondement. On pourrait dire : si cela est vrai, les hommes actuels
qui, par quelque hasard, sont arriérés, devraient faire apparaître que
leur mémoire précisément est moins retardée. Ils devraient aussi
révéler que lorsqu'on s'efforce de développer l'intellectualité d'êtres
artificiellement retardés, leur mémoire en souffre. On a pu observer
dans cette ville un cas caractéristique de cette nature.
Le professeur Daumer 1, dont on ne saurait assez estimer la valeur,
a bien observé ce cas sur la personne d'un être qui fut pour
beaucoup une énigme, et qui, arrivé un jour à Nuremberg de façon
mystérieuse, est mort à Ansbach de façon non moins mystérieuse ;
le même être dont un écrivain dit 2, pour esquisser ce que sa vie a
de mystérieux, que lorsqu'on l'enterra, c'était un jour où d'un côté du
ciel, à l'horizon, le soleil se couchait, et où de l'autre, à l'opposé, la
lune se levait. Vous le savez, je parle de Kaspar Hauser. Si vous
laissez de côté toutes les controverses que ce cas a engendrées, si
vous ne tenez compte que de ce qui s'est avéré en toutes
circonstances, vous saurez que cet enfant trouvé qui, parce qu'on ne
savait pas d'où il venait, fut nommé l'enfant de l'Europe, ne savait ni
lire ni écrire lorsqu'on le trouva. A l'âge de vingt ans, il ne disposait
d'aucun acquis dû à l'intellect, mais, chose curieuse, il avait une
mémoire prodigieuse. Lorsqu'on commença à l'instruire, lorsque la
logique pénétra dans son âme, sa mémoire faiblit. Cette modification
de l'état de conscience fut encore liée à autre chose: à l'origine, il
était d'une sincérité innée presque inconcevable, et c'est
précisément sur ce point de la sincérité qu'il s'égara de plus en plus.
Plus il prenait goût à l'intellectualité, et plus elle faiblissait.
Nous pourrions étudier bien des choses en approfondissant cette
âme artificiellement retardée. Et celui qui s'appuie sur la science de
l'esprit ne considère nullement comme mal fondée la tradition
populaire en laquelle nos érudits n'ont pas foi, et selon laquelle
Kaspar Hauser, encore ignorant de tout, et du fait qu'il existait des
êtres faits tout autrement, exerçait une étrange influence sur les
1 1800-1875. Voir aussi de Peter Tradowsky : « Kaspar Hauser ou le combat pour
l’esprit » Edts Triades.1985
2 Il s’agit vraisemblablement de Jakob Wassermann et de son roman : « Caspar
Hauser ou la paresse du coeur, 1907, et Club français du Livre, Paris 1952
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bêtes furieuses amenées devant lui. Celles-ci se soumettaient à lui
avec la plus grande douceur. De lui, quelque chose émanait qui avait
pour effet d'apaiser l'animal furieux prêt à se jeter sur un autre.
Comme je le disais, et parce qu'un pareil cas se présente que la
science de l'esprit permet de comprendre, nous pourrions pénétrer
dans la nature de cette personnalité si énigmatique, et vous auriez
alors devant vous un cas qui vous montrerait que tout ce qui paraît
inexplicable dans la vie ordinaire trouve, grâce à la science de
l'esprit, son explication dans des faits d'ordre spirituel. Certes, de tels
faits ne sont pas accessibles à la spéculation philosophique, mais
uniquement à l'observation spirituelle; mais ils sont compréhensibles
pour la pensée logique et sans oeillères.
Tout cela ne devait être dit que pour vous montrer comment vous
pouvez accéder à cette idée que l'actuel état de conscience s'est
développé à partir d'un autre, très ancien, dans lequel l'homme ne se
trouvait pas en contact direct avec les objets perçus par les sens,
comme nous aujourd'hui, mais avait en revanche un lien avec les
faits et les êtres spirituels. Il ne voyait pas la forme physique de
l'autre, qui d'ailleurs, à cette époque, n'existait pas comme elle est
aujourd'hui. Lorsqu'un être s'approchait de lui, quelque chose
comme une image de rêve s'élevait dans son âme. La forme et la
coloration de cette image lui montraient si cet être avait pour lui de la
sympathie ou de l'antipathie. Une telle conscience percevait les faits
spirituels, et par là le monde de l'esprit. Tout comme il vit maintenant
avec des êtres de chair et d'os, l'homme vivait en ces temps, lorsqu'il
dirigeait son regard sur lui-même et se voyait lui-même âme et
esprit, parmi des êtres spirituels. Ils étaient présents pour lui. Il était
esprit parmi les esprits. Bien qu'il n'ait été doté que d'une sorte de
conscience de rêve, les images qui s'élevaient en lui avaient un lien
vivant avec son environnement.
C'était le passé durant lequel l'homme vivait encore dans un monde
spirituel dont il est descendu plus tard, afin de se créer un vêtement
de chair perceptible aux sens, adapté à la conscience qui lui
convient aujourd'hui. Les animaux existaient déjà physiquement
alors que l'homme percevait encore les régions spirituelles. Il vivait à
ce moment parmi des êtres spirituels, et pas plus que vous n'avez
besoin de preuves pour être convaincus de l'existence de la pierre,
des plantes et des animaux, l'homme de ces origines n'avait besoin
d'un témoignage quelconque pour être convaincu de l'existence des
êtres spirituels. Il vivait parmi les esprits et les dieux, et c'est
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pourquoi il n'avait pas besoin d'une religion. C'étaient alors les temps
préreligieux.
Puis l'homme est descendu, sa forme précédente de conscience
s'est métamorphosée en l'actuelle. Il ne voit plus planer dans
l'espace des couleurs et des formes ; pour lui, les couleurs
recouvrent la surface des objets. Dans la mesure où il apprit à
orienter ses sens vers le monde extérieur, celui-ci s'étendit comme
un voile - la grande mâyâ - devant le monde spirituel, et il fallut qu'à
travers ce voile l'homme reçoive le message de ce monde spirituel.
La religion était devenue nécessaire.
Mais il existe aussi un stade entre l'époque qui précède la
conscience religieuse et celle de la conscience religieuse
proprement dite, un stade intermédiaire. C'est de là que datent les
mythologies, les légendes, les traditions populaires parlant des
mondes spirituels. C'est une érudition superficielle ignorante des
véritables faits spirituels que celle qui prétend que les personnages
de la mythologie allemande ou nordique, de la mythologie grecque,
que tous les textes parlant des dieux et des actes divins sont des
inventions de l'imagination populaire. Ce ne sont pas des inventions.
Le peuple ne prend pas quelques nuages qui passent pour de petits
moutons. Qu'il le fasse, c'est une fable de nos érudits actuels, pleins
d'une vive imagination dans ce domaine. La vérité est tout autre. Les
anciennes mythologies, les anciennes légendes, sont les derniers
vestiges, les derniers souvenirs laissés par la conscience
préreligieuse. La tradition a conservé ce que les hommes voyaient
eux-mêmes. Ces hommes qui décrivent Wotan, Thor, Zeus, etc.,
l'ont fait parce qu'en eux subsistait un souvenir de ce qu'ils avaient
vécu autrefois. Des bribes, des fragments arrachés à ce que l'on
avait vécu, voilà ce que sont les mythologies.
Cet état de conscience intermédiaire se manifestait encore
autrement; à l'époque où les hommes étaient déjà intelligents, disons
même très intelligents, il y en a toujours eu qui, au moins dans des
états exceptionnels - appelez-les extase ou folie, comme vous
voulez -, étaient capables de voir les mondes spirituels, de percevoir
encore ce qu'avaient perçu autrefois la majorité des êtres humains.
Ceux-là rapportaient avoir encore vu eux-mêmes quelque chose du
monde spirituel. Ces récits s'ajoutaient aux souvenirs et ainsi
naissait une foi vivante. Ainsi se fit une transition vers l'état religieux
proprement dit.
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Et comment fut préparé le stade religieux proprement dit dans
l'humanité ? Grâce aux moyens et aux voies trouvés par l'homme
pour développer son être intérieur de façon telle qu'il put à nouveau
voir et contempler les mondes dont il est issu, et qu'il avait perçus
autrefois dans un état de conscience nébuleux. Nous abordons ici un
chapitre qui, aux yeux de bien des hommes modernes, ne contient
que bien peu de données vraisemblables, le chapitre des « initiés »
Qu'étaient donc les initiés ? C'étaient des hommes qui développaient
par certaines méthodes leur âme et leur esprit de façon telle qu'ils
pouvaient à nouveau pénétrer dans le monde spirituel. L'initiation,
cela existe ! En toute âme sommeillent des forces et des facultés
suprasensibles. II vient, ou tout au moins il peut venir pour tout
homme, le grand moment, le moment solennel où ces forces
s'éveillent. Ce moment, nous pouvons l'évoquer intérieurement en
nous représentant ce que fut par ailleurs l'évolution de l'humanité en
employant les mots de Goethe 3 nous pouvons dire :Notre regard
porte vers un passé lointain dans lequel l'homme physique ne
possédait pas d'oeil physique ni d'oreille physique comme
aujourd'hui. Nous nous reportons en arrière à ces temps dans
lesquels, aux endroits où se trouvent aujourd'hui ces organes, il y
avait des organes « indifférents » qui ne pouvaient ni voir ni
entendre. Pour l'homme physique, un temps vint où ces organes
aveugles se développèrent et devinrent des points lumineux, où ils
se perfectionnèrent peu à peu, jusqu'à ce que la lumière devienne
pour eux une réalité. Il vint de même un moment où l'oreille de
l'homme fut assez développée pour que Ie monde jusqu'alors muet
se manifeste par des sons et des harmonies. De même que le soleil,
grâce à ses forces, a travaillé à modeler ses yeux dans son
organisme, l'homme aujourd'hui peut vivre selon son esprit, de sorte
que les organes de son âme et de son esprit, aujourd'hui indifférents,
se développent de façon analogue. L'instant peut survenir, il est déjà
survenu pour beaucoup, où leur âme et Ieur esprit se transforment
comme un jour s'est transformée leur organisation physique. De
nouveaux yeux et de nouvelles oreilles apparaissent à travers
lesquels, issus de l'environnement spirituellement obscur et muet,
3 Les mots de Goethe : « L’oeil doit son existence à la lumière. A partir d’organes
animaux secondaires et indifférents, la lumière produit pour elle un organe qui lui
soit semblable et ainsi l’oeil se forme par la lumière et pour la lumière, afin que la
lumière intérieure vienne répondre à la lumière extérieure ». dans : J.W. Goethe,
Traité des Couleurs, introduction de Goethe. Triades 1986 page 80.
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brille la lumière et résonnent les sonorités. Un développement est
possible qui conduit aussi à s'adapter à la vie dans Ies mondes
spirituels. C'est cela, l'initiation. Et dans les écoles des Mystères, les
méthodes conduisant à cette initiation sont mises à la portée des
humains tout comme le sont, dans le monde extérieur, tes méthodes
appliquées, disons, dans ]es laboratoires de chimie ou de recherche
biologique. La différence entre celles de la science extérieure et
celles de l'initiation, c'est seulement le fait que la première doit
mettre au point des instruments et des appareils annexes. Mais pour
celui qui veut devenir un initié, il n'y a qu'un unique instrument qu'il
lui faut développer, c'est lui-même, avec toutes ses forces. De même
que dans le fer peut être latente une force magnétique, dans l'âme
humaine sommeille, latente, la force de pénétrer dans le monde
spirituel de la lumière et des sons. C'est ainsi que vint le temps où la
vision normale ne perçut plus que le monde physique-sensible, et où
les guides de l'humanité étaient de ces initiés dont le regard pouvait
pénétrer dans les mondes spirituels, et qui pouvaient communiquer
et expliquer les réalités du monde spirituel dans lequel l'homme avait
vécu autrefois.
Où conduit le premier degré de l'initiation ? Comment se présente-t-il
à l'âme humaine ? Ne croyez pas que cette évolution ne comporte
que spéculation philosophique, que concepts subtilement élaborés et
raffinements intellectuels. Les notions que l'homme possède sur le
monde sensible extérieur se transforment en celui qui accède au
monde spirituel. Désormais, il ne comprend plus à l'aide de concepts
aux contours fixes, mais grâce à des images, à des Imaginations.
Car il grandit en s'adaptant au processus spirituel qui a engendré la
Création. Seuls les objets du monde sensible sont déterminés, ont
les contours rigides que nous leur connaissons. Au sein de la
Création universelle, vous ne trouvez pas d'animal aux formes
figées. Vous avez comme fondement quelque chose comme une
image dont peuvent naître les différentes formes extérieures, une
réalité vivante, un organisme. Il faut s'en tenir rigoureusement à la
parole de Goethe : « Tout ce qui passe n'est que symbole 4 » C'est
par des images que l'initié apprend tout d'abord à connaître et à
comprendre, qu'il apprend à s'élever dans le monde spirituel. Il faut
alors que sa conscience devienne plus mobile que celle qui nous
sert à comprendre le monde sensible qui nous environne. C'est
4 Faust II, acte V, choeur final.
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pourquoi l'on nomme ce stade du développement : la conscience
imaginative. II conduit l'homme à nouveau dans le monde spirituel,
mais non par une voie nébuleuse. Cette conscience sacrée est
limpide et claire comme l'est la conscience de jour elle-même.
L'homme s'en trouve enrichi en ajoutant à la conscience de veille
celle du monde spirituel. Il vit donc, au premier stade de l'initiation,
dans la conscience imaginative. Et ce qu'apprenaient dans les
mondes spirituels ceux qui étaient ainsi initiés, il en a été fait
communication à l'humanité dans les traditions et les documents,
tout comme il a été fait communication à celle-ci, par Euclide, de la
science ordinaire de la géométrie. Nous savons ce que contiennent
ces documents, nous le reconnaissons lorsque nous remontons à
leur source, c'est-à-dire à la vision des initiés.
Ainsi en fut-il au sein de l'humanité jusqu'à l'apparition de la plus
haute entité qui ait jamais cheminé sur la terre, du Christ Jésus. Un
élément nouveau intervient alors dans l'évolution. Si nous voulons
que nous soit bien clair ce en quoi consiste l'essentiel de cet élément
nouveau dont le Christ Jésus fit don à l'humanité, il nous faut
considérer que dans tous les centres d'initiation préchrétiens,
l'initiation nécessitait pour l'homme un isolement complet du reste de
l'évolution humaine, et un travail accompli sur son âme dans les lieux
les plus secrets. Et surtout, il nous faut voir, clairement que dans la
conscience de l'homme, il subsistait encore, lorsqu'il s'élevait à
nouveau vers le monde spirituel, un reste de l'ancienne conscience
imaginative, de la simple conscience de rêve. Il fallait que l'homme
fuie ce monde des sens pour pouvoir pénétrer dans le monde
spirituel. Cela n'est plus nécessaire aujourd'hui, et c'est ce qu'a
provoqué l'apparition du Christ Jésus sur la terre. Du fait que le
principe du Christ est entré dans l'humanité, l'être central, le point
central du monde spirituel a été une fois présent dans un être
humain sur cette terre, ce même être qu'aspiraient à retrouver tous
ceux qui cultivaient une vie religieuse, qui ont contemplé dans les
centres d'initiation, qui ont quitté la voie du monde sensible pour
pénétrer dans le monde spirituel. L'être dont il a été annoncé que
l'homme voit en lui son entité la plus haute, a pris place dans
l'histoire avec le Christ Jésus. Et celui qui comprend quelque chose
de l'authentique science de l'esprit sait que tout enseignement
religieux donné avant l'apparition du Christ est une Annonce du
Christ Jésus.
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Lorsque les anciens initiés voulaient parler de l'être le plus sublime
qui leur était accessible dans le monde ,spirituel, et en qui ils
pouvaient contempler la source originelle de toutes choses, ils ont
parlé du Christ Jésus sous les noms les plus différents. Il nous suffit
de nous remémorer un seul exemple, celui de l'Ancien Testament,
qui est aussi une Annonce. Nous nous souvenons que Moïse, alors
qu'il devait conduire son peuple, reçut cette mission 5 : Dis à ton
peuple que ce que tu dois faire, le Seigneur, ton Dieu, te l'a indiqué. -
Moïse dit alors : Comment les gens me croiront-ils, comment
pourrai-je les convaincre ? Que dois-je leur dire s'ils me demandent:
Qui t'a envoyé ? - Et il lui est mandé : Dis que c'est le « Je suis » qui
t'a envoyé.
Lisez et comparez, aussi exactement que vous le pouvez, avec le
texte original. Vous verrez de quoi il s'agit là. Le « Je suis », qu'estce
que cela veut dire ? « Je suis », c'est le nom de l'entité divine, du
principe christique de l'homme, de l'entité dont il ressent en lui une
goutte, une étincelle quand il peut dire « je suis ». La pierre ne peut
pas dire « je suis », la plante ne peut pas, l'animal ne peut pas dire
« je suis ». L’homme est le couronnement de la Création parce qu'il
peut se dire à lui-même « je suis », qu'il peut prononcer un mot qui
n'a de sens que pour celui qui le dit. Par ce mot « je », vous ne
pouvez nommer que vous-même. Aucun autre ne peut vous nommer
en disant « je ». L'âme s'adresse ici à elle-même dans ce mot auquel
n'accède qu'un être qui ne parvient à l'âme par aucun sens extérieur,
par aucune voie extérieure. Ici, le Dieu parle. C'est pourquoi le nom
« Je suis » a été donné à la divinité qui remplit l'univers. « Dis que le
‘’Je suis’’ t'a dit cela ! » - voilà ce que Moïse devait répondre à son
peuple.
Ce n'est que lentement que les hommes apprennent à comprendre
complètement le sens profond de ce « Je suis ». Les humains ne se
sont pas tout de suite ressentis comme des individualités. Vous
pouvez encore le voir dans l'Ancien Testament : à cette époque les
humains ne se ressentaient pas encore comme des individus. Les
membres des tribus germaniques aussi, même dans les premiers
temps du christianisme, ne se ressentaient pas comme tels. Pensez
aux Chérusques, aux Teutons, etc., aux tribus germaniques qui
vivaient dans le pays qui est aujourd'hui l'Allemagne. Le Chérusque
avait plutôt le sentiment d'être une partie du Moi de la tribu.
5 Exode 3, 14
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L'individu n'aurait pas prononcé avec autant de fermeté
qu'aujourd'hui : « je suis ». Il se sentait enclos dans un organisme
composé de tous ceux qui étaient du même sang que lui.
Chez les hommes de l'Ancien Testament, ce lien du sang englobait
un très large cercle. L'individu se sentait porté par tout le peuple qui
était pour lui gouverné par un Moi. Il savait ce que signifiait « Moi et
le Père Abraham sommes un », car il remontait à travers les
générations jusqu'à Abraham. Il se savait protégé, lorsqu'il voulait
dépasser son Je individuel, en le Père Abraham, par tout le sang,
porteur extérieur du Moi du peuple, du Moi collectif, et qui coulait à
travers les générations.
Si maintenant nous comparons avec les mots chargés pour tout
adepte de l'Ancien Testament d'une si haute signification ce que le
Christ Jésus a apporté, nous projetons comme la lumière d'un éclair
sur tout le progrès qui fut accompli par l'évolution du christianisme.
« Avant qu'Abraham fût, était le « Je suis ». Que signifie : avant
Abraham était le « Je suis » ? - Telles sont en effet la traduction et
l'interprétation justes de ce passage de la Bible. Il signifie :
Remontez le cours des générations, vous trouverez en vous-même,
dans votre propre individualité, quelque chose de plus durable
encore que ce qui coule à travers toutes les générations liées par le
sang. Avant vos ancêtres, il y avait le « Je suis », cette entité qui
pénètre en tout être humain, dont toute âme humaine peut faire en
elle-même l'expérience directe. Non pas moi et le Père Abraham,
non pas moi et un père temporel, mais moi et le Père spirituel qui
n'est lié à rien d'éphémère, nous sommes un. « Moi et le Père
sommes un ». En tout individu il y a le Père. Le principe divin vit en
lui, quelque chose qui était, qui est, qui sera.
Après avoir, au long de presque deux millénaires, commencé
seulement en réalité à ressentir la force de cette impulsion
cosmique, les hommes reconnaîtront pleinement, dans les temps
futurs, ce que signifie pour l'humanité le « saut » qui s'est produit
dans l’évolution, dans la mission de la terre. Ce qu'on ne pouvait
reconnaître qu'en dépassant l'existence individuelle, en saisissant
l'Esprit de tout un peuple, c'était ce que cherchaient à atteindre les
initiés d'autrefois.
Lorsque dans le monde ordinaire quelqu'un entendait cela, il disait:
le Je est quelque chose d'éphémère qui commence avec la
naissance et finit avec la mort. Mais s'il était initié aux secrets des
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Mystères, il voyait en ce que l'autre ressentait la même chose que ce
qui coule à travers le sang des générations, ce qui est un être
véritable; il y voyait l'Esprit de sa tribu. Il pouvait contempler ce qui
n'est accessible que dans le royaume de l'Esprit, mais non dans la
réalité extérieure. Il pouvait contempler un dieu qui passait à travers
le sang des générations. Se trouver face à face avec ce Dieu, cela
n'était possible que dans les Mystères. .
Ceux qui le comprenaient pleinement, les disciples intimes qui
entouraient le Christ Jésus, avaient conscience qu'un être de nature
spirituelle, divine, se tenait devant eux, vivant dans une personnalité
humaine charnelle. Ils sentirent qu'en le Christ Jésus était présent le
premier être humain individuel portant en lui un Esprit comme
autrefois seules des masses collectives d'hommes le ressentaient en
elles, et comme il ne pouvait être sinon contemplé que dans le
monde spirituel par les initiés. Il était le « premier-né » parmi les
hommes.
Plus l'être humain s'individualise, plus il peut devenir porteur
d'amour. Là où le sang enchaîne les hommes les uns aux autres, ils
aiment ce que ces liens du sang les poussent à aimer. Lorsque
l'individualité est accordée à un être, lorsque cet être couve et nourrit
l'étincelle divine qui est en lui, les impulsions de l'amour, les ondes
de l'amour peuvent aller d'un homme à un autre dans la liberté du
coeur. Une impulsion nouvelle est ainsi venue enrichir l'ancien lien
d'amour qui dépendait de la consanguinité. Peu à peu, celui-ci se
transforme en un lien d'amour fraternel qui, passant d'âme à âme,
finira par englober l'humanité tout entière dans un commun amour.
Mais c'est le Christ Jésus qui est la force, la force vivante par
laquelle, dans l'histoire manifestée aux yeux extérieurs, l'humanité
est devenue une communauté de frères. Et les hommes
comprendront qu'ils doivent voir dans ce lien de l'amour fraternel le
christianisme accompli, le christianisme spiritualisé.
On dit facilement aujourd'hui : la théosophie doit rechercher le noyau
de vérité commun à toutes les religions 6, car toutes les religions ont
6 Deuxième principe de la Société Théosophique.
A propos de la « Théosophie » : En janvier 1902, Rudolf Steiner devient membre de
la Société théosophique et secrétaire général pour l'Allemagne.
En juillet, à Londres, il rencontre les responsables de la Société théosophique, dont
sa présidente Annie Besant.
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le même contenu. Ceux qui parlent ainsi, qui ne comparent les
religions que pour y chercher ce qu'elles ont de semblable dans
l'abstrait, ne comprennent rien au principe de l'évolution. Ce n'est
pas en vain que le monde évolue. Il est vrai que chaque religion
contient la vérité, mais en évoluant de forme en forme, elle se
développe vers des formes supérieures. Vous pouvez certes, si vous
voulez approfondir suffisamment vos recherches, trouver aussi dans
les autres religions les enseignements du christianisme. Car il n'a
pas apporté de nouvelles doctrines. Mais l'essentiel dans le
christianisme, ce n'est pas la doctrine. Prenez les fondateurs de
religions préchrétiennes. Ce qui importe chez eux, c'est ce qu'ils ont
enseigné. Imaginez qu'ils soient restés inconnus, et qu'ait subsisté
ce qu'ils ont enseigné. Ç'aurait été suffisant pour l'humanité. Tandis
que pour le Christ Jésus, ce qui importe, c'est qu'il ait existé, c'est
qu'il ait vécu sur cette terre dans un corps physique. Ce n'est pas la
foi en son enseignement, mais la foi en sa personnalité qui est
l'élément décisif, c'est que l'on ait vu en lui le premier-né parmi ceux
qui peuvent mourir, et à qui on demande : Dans la situation dans
laquelle je me trouve, ressentirais-tu toi aussi les choses comme je
les ressens ? Penserais-tu aussi comme je pense maintenant,
voudrais-tu aussi comme je veux ? - L'important, c'est que sa
personnalité soit le grand modèle vis-à-vis duquel ce qui importe, ce
n'est pas d'écouter ses enseignements, mais de le regarder luimême,
de voir comment il a agi. C'est pourquoi les disciples intimes
du Christ Jésus disent tout autre chose que les élèves et les
disciples des autres fondateurs de religions, qui disent : Le maître a
enseigné ceci, il a enseigne cela. - Mais les disciples du Christ, eux,
disent 7 : Nous ne vous parlons pas de mythes subtilement élaborés
ni de préceptes ; nous vous disons ce que nos yeux mêmes ont vu,
ce que nos oreilles mêmes ont entendu. Nous avons entendu la voix,
nos mains ont effleuré la source de la Vie, afin d'être en communion
avec vous. - Et le Christ Jésus lui-même dit : Vous serez mes
En octobre, il participe à la fondation de la Section allemande de la Société
théosophique dont il devient le secrétaire général.
Fin 1912, il se sépare de la Société théosophique et à Noël, fonde la Société
anthroposophique. Pourquoi ? Parce qu’il constate que la Théosophie ne parvient
pas à poursuivre son évolution en accédant à une véritable compréhension du
Christ.
7 Jean - 1ère épître : 1, 1-4
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témoins à Jérusalem, en Judée, jusqu'à la fin du monde 8. - Ces
paroles expriment quelque chose de très important: Vous serez mes
témoins jusqu'à la fin du monde - c'est-à-dire : il y aura de tout temps
des hommes qui, comme ceux de Judée et de Galilée, pourront dire
par un savoir instinctif qui était le Christ au sens de l'Evangile.
Au sens de l'Evangile, qu'est-ce que cela signifie ? Rien d'autre
sinon qu'il était dès le commencement le principe qui vivait en toute
création. Il le dit : Si vous ne croyez pas en moi 9, croyez au moins
en Moïse; si vous croyez en Moïse, vous croyez en moi, car Moïse a
parlé de moi. Nous l'avons déjà vu, Moïse a parlé de lui en disant :
Le « Je suis » me l'a dit. - Mais alors ce « Je suis » n'était jusque-là
perceptible qu'en esprit. Que le Christ soit apparu visible dans le
monde, homme parmi les hommes, c'est ce qui fait toute la
différence entre l'Evangile du Christ et la révélation divine par
d'autres religions. Car dans celles-ci, la connaissance spirituelle était
tout entière orientée vers ce qui était alors hors du monde.
Désormais, avec le Christ Jésus était apparu dans le monde quelque
chose qui devait être compris sous la forme même d'une
manifestation sensible. Que ressentirent les premiers disciples
comme étant l'idéal de leur sagesse ? Non plus seulement de
comprendre comment les esprits vivent au pays des esprits, mais
comment le principe le plus élevé a pu être présent sur terre dans la
personnalité historique du Christ Jésus.
Il est beaucoup plus facile de nier la nature divine de cette
personnalité que de la ressentir ainsi. C'est en cela que se distingue
de ce qu'on appelle le christianisme intérieur une certaine doctrine
des débuts du christianisme : la Gnose. La Gnose admet bien la
divinité du Christ, mais elle n'avait jamais pu s'élever jusqu'à
reconnaître que le « Verbe » s'est fait chair et est demeuré parmi
nous, comme le souligne l'auteur de l'Evangile selon Jean, qui dit : Il
ne faut pas considérer le Christ Jésus comme quelque chose qui n'
discernable que dans l'invisible, mais comme le Verbe qui est
devenu chair et a habité parmi nous. Vous devez savoir qu'avec
cette personnalité humaine, une force est apparue qui agira jusque
dans le plus lointain avenir en tissant autour de la terre la force d'un
amour spirituel réel, qui agit et vit en tout ce qui anime l'avenir. ~ Et
8 Actes 1, 8
9 Jean 5, 46 : « car si vous croyiez en Moïse, vous me croiriez aussi, parce qu’il a
écrit de moi »
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si l'homme se confie à cette force, il pénètre dans le monde spirituel
d'où il est descendu; il s'élèvera de nouveau jusqu'au plan où accède
déjà aujourd'hui le regard de l'initié. Il se dépouillera de tout ce qui
est lié aux sens en pénétrant dans le moI spirituel.
De même que le disciple qu'on initiait dans le passé pouvait jeter un
regard rétrospectif sur la vie spirituelle des temps passés, ceux que
l'on initie au sens christique du terme acquièrent, en participant aux
impulsions du Christ Jésus la faculté de voir ce que deviendra notre
monde terrestre si les hommes agissent dans l'esprit de ces
impulsions. Comme on peut jeter un regard rétrospectif sur les états
passés, on peut à partir de l'apparition du Christ sur la terre, voir
dans l'avenir le plus lointain. On peut dire : la conscience se
transformera encore, telle sera la position de l'homme entre le
monde spirituel et le monde sensible. Alors que l'ancienne initiation
orientait vers le passé, vers une sagesse antique l'initiation
chrétienne conduit à dévoiler l'avenir au néophyte. Ce qui est
nécessaire, c'est que l'homme ne soit pas seulement initié pour ce
qui relève de sa sagesse, de sa sensibilité, mais qu'il le soit pour sa
volonté. Car c'est ainsi qu’il sait ce qu'il doit faire, les buts qu'il doit
se fixer pour l'avenir. L'homme ordinaire, l'homme de la vie sensible,
se fixe un but pour l'après-midi, pour le soir, pour le lendemain matin.
L'homme spirituel est capable, guidé par les principes spirituels, de
se fixer des buts lointains qui stimulent sa volonté et vivifient ses
forces. Fixer ainsi des buts à l'humanité, c'est concevoir le
christianisme dans son ésotérisme au sens véritable, au sens le plus
élevé, dans l'esprit du principe christique des origines. C'est ainsi
que l'a compris celui qui a formulé le grand principe de l'initiation de
la volonté, qui a écrit l'Apocalypse. On comprend mal l'Apocalypse si
l'on ne voit pas qu'elle apporte l'impulsion qui va vers l'avenir, vers
l'activité, vers l'action.
Tout ce que nous avons fait passer aujourd'hui devant notre regard
doit être compris dans l'esprit de la science anthroposophique. Je
n'ai pu aujourd'hui qu'en donner une esquisse. Lorsqu' avec l'aide de
cette science on comprend ce qui se cache derrière le sensible, on
porte un regard compréhensif sur ce qui a été annoncé dans les
Evangiles et dans l'Apocalypse. Et plus l'on progresse en pénétrant
dans les mondes suprasensibles, en les approfondissant, plus l'on
perçoit la profondeur des documents chrétiens. Ils brillent d'un éclat
plus haut, leur contenu apparaît plus vrai et plus profond lorsqu'on
les aborde d'un regard spirituel affiné tel que peut le développer
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l'anthroposophie. Il est vrai que l'âme la plus simple peut pressentir
les vérités que recèle le christianisme. Mais la conscience ne se
contentera pas toujours de cette prescience, elle se développera et
voudra savoir et connaître. Mais même lorsqu'elle s'élèvera vers les
plus hautes connaissances, de profonds mystères subsisteront pour
elle dans le christianisme, accessible à l'âme la plus simple, mais
aussi à l'intellect le plus développé. L'initié le vit en images. C'est
pourquoi la conscience naïve peut pressentir les vérités qu'il
enferme; mais l'homme exigera la connaissance, et non plus la foi. Il
pourra trouver dans le christianisme un contenu pleinement
satisfaisant quand la science de l'esprit lui donnera l'explication des
Evangiles. C'est pourquoi la science de l'esprit prendra la place
même des philosophies anciennes les plus évoluées. Elle portera
témoignage de la belle parole de Hegel citée au début : la pensée la
plus profonde est liée à la personne du Christ, historique et
extérieure ; toute sorte de conscience – et là réside la grandeur du
christianisme – peut comprendre les aspects extérieurs de ce
christianisme. En même temps, il fait appel à la sagesse la plus
pénétrante. Le christianisme parle à tout degré de culture, mais il
peut répondre aux exigences les plus hautes.
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« A l'égard de l'anthroposophie,
je l'ai souvent répété,
celui qui la comprend réellement
et ne la fige pas en des dogmes
ne croira jamais
que la forme
dans laquelle elle s'exprime aujourd'hui
doive rester la même
pour tous les temps futurs »
Rudolf Steiner dans :
« Impulsions du Christ et conscience du Moi »
Triades, p. 15. Conf. du 25.11.1909 - GA

Derniers commentaires

24.05 | 16:45

Bonjour,
je découvre votre site d'une richesse incroyable.
Je ne sais pas qui est derrière toutes ces informations et suis intéressée à savoir.
Je vous remercie d'avance pour v
Cordialement,
M.Jaccard

26.04 | 08:47

très riche... découverte des deux réalités jusque à l'intérieur de la Terre... je le relierai dans quelques jours...

05.10 | 19:00

je découvre

03.10 | 09:36

la science spirituelle ne donne pas du "petit lait" elle permet d'avancer sur un chemin spirituel, en "autonomie", "individuellement", ce qui nécessite beaucoup de travail personnel...

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